samedi 4 mars 2017

Les assistés

«Chez les Français, pourtant largement majoritaires au Sud, la situation était inverse : c'étaient les “assistés” les plus nombreux. Ce mot, “assisté”, sorti tout droit de la bouche d'un lascar ancien de centrale (celle de Clairvaux), avait comme la “gaufre” été adopté d'emblée par la communauté française. “Je t'assiste”, “Tu m'assistes”, “Il m'assiste”, du matin au soir on conjuguait le verbe. Et ce n'était pas une image car il y en avait maintenant un bon paquet, des gars qui pouvaient se payer le luxe de nourrir un, deux et même trois amis, et ils n'étaient pas tous voyous ou girons, loin de là. Comme par enchantement, de la masse des tondus venus de France, étaient sortis, à la demande, tailleurs, coiffeurs, cuisiniers, plombiers, électriciens, menuisiers, jardiniers, traducteurs, comptables... en gros tous les corps de métier nécessaires à la bonne marche d'une cité.
Ils savaient tout faire, ces débrouillards de Français ! Les planques du camp au complet, du Revier à la cuistance en passant par la lingerie, les douches et la Schreibstube, ils les tenaient toutes maintenant, et personne ne songeait à les en déloger, tellement ils faisaient bien l'affaire.
Quelle revanche pour ces Franzosen qu'on avait humiliés, écrasés pendant des mois comme la lie de l'humanité !
Scheisse Franzosen, Dreckmann, feignants, incapables, tas de merde”, ça n'avait pas arrêté pendant des mois et des mois. Ils l'avaient piétinée, la France, et craché dessus comme c'était pas possible, et voilà que, sans qu'elle fasse rien pour, à la traîne qu'elle était dans le casse-pipes mondial, elle devenait digne d'intérêt ! Ses trois cents enfants rassemblés au Sud depuis bientôt un an en étaient l'échantillon parfait, mieux qu'une circonscription électorale puisqu'ils venaient de partout, des villes et des campagnes, de Paris, de Bretagne, du Midi, de l'Est et même d'Afrique du Nord. Toutes les corporations étaient représentées : militaires de carrière, avocats, journalistes, notaires, commerçants, artistes, agriculteurs, ouvriers, étudiants, écoliers même. Sans parler du contingent truand si bien fourni. C'était vraiment la France entière, mais ce qu'il y avait d'exceptionnel dans cette assemblée d'hommes et qui n'existait ni dans l'armée ni dans les stalags, c'était qu'à Loibl on trouvait tous les âges. Trois générations, du grand-père de soixante et quelques au gamin de dix-sept ans. Et alors que, vivant collés les uns aux autres depuis tant de mois, ils ne se connaissaient que par leur surnom ou le nom de leur bled, voilà que d'un coup ils se mettaient à tout dire sur leur vie, leur famille, leur métier. Dans les petites bandes qui s'étaient constituées, nul, maintenant, n'ignorait le nombre d'enfants que l'autre avait laissés là-bas en France, ni le prénom ni l'âge de sa femme, comment elle était roulée, ce qu'elle savait le mieux faire, etc. Chacun donnait mille détails sur son boulot, son patelin natal, sa maison, mais où les confidences se faisaient plus complètes, c'était sur le motif de l'arrestation. Pendant un an tout le monde l'avait prudemment bouclée et, sauf quelques raflés honteux qui pour être dans la note truande s'étaient fabriqué des histoires de casse et de braquage imaginaires et tentaient maintenant de faire machine arrière, les autres, fiers d'eux et sûrs de la victoire, se déboutonnaient totalement.» pp. 267-268

Le Tunnel
André Lacaze
Julliard


Une lecture dérangeante, bouleversante, parfois insoutenable, pour ne pas oublier ce passé encore récent dont les témoins disparaissent peu à peu à leur tour.
Peu connu en France, le Loibl-Pass était un camp annexe de Mauthausen, situé dans les Karawanken, à la frontière de l'Autriche et la Slovénie. Entre 1943 et 1945, quelque deux mille hommes, dont beaucoup de politiques français, mais aussi des civils enrôlés de force, y creusèrent malgré les coups, la faim, le froid et les exécutions sommaires un tunnel de 1 570 mètres de long, à 1.068 mètres d'altitude. Le camp fut réparti en deux sous-camps, l'un situé au nord, côté autrichien (dès juin 1943), l'autre au sud, côté yougoslave (à partir d'avril 1944), de façon à percer la montagne de chaque côté. La jonction des deux tunnels eut lieu en décembre 1943. Les travaux étaient faits pour le compte de l'entreprise autrichienne Universale Hoch und Tiefbau AG. Ce tunnel, dont le premier projet remonte à 1560, devait faciliter le passage des troupes de la SS et de la Wehrmacht. Il permet de nos jours aux touristes, principalement allemands et autrichiens, de passer des fins de semaine ou des vacances à la neige.
Après la libération du camp, le 8 mai 1945 par les partisans titistes, cent vingt de ses anciens détenus choisirent de poursuivre le combat et formèrent  une unité combattante qu'ils nommèrent la Brigade Liberté (à ce propos voir, ou plutôt lire, le livre de Daphné Dedet et Christian Teissier, Du Loibl-Pass à la Brigade Liberté, voir à cette adresse).


3 commentaires:

Dona Swann a dit…

Quand le passé fait écho au présent...

Cette lecture me fait un peu penser à "Si c'est un homme" dont j'ai relu des extraits récemment.

DoMi a dit…

Je me disais justement, il n'y a pas très longtemps, que je devrais le relire, mais là, je vais attendre un peu. Cette lecture m'a bien secouée (ce n'est pourtant pas le premier témoignage de cette époque que je lis).
Bon dimanche à toi.

Coline a dit…

Magnifique texte. Ça me donne bien envie de lire le livre. Merci.